Du jeûne, ou la faim au commencement

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La première vraie réflexion sur le jeûne m’est venue par l’islam. Faisant écho à une discussion avec des amis musulmans, un de mes proches partageait son interpellation : la façon dont ceux-ci respectaient et vivaient le Ramadan le questionnait lui, comme chrétien. L’actualité et la vitalité de cette pratique faisaient contraste avec la désuétude et l’édulcoration relatives où était tombé notre temps fort de jeûne chrétien, le Carême. Passerions-nous à côté d’un vécu spirituel fort ?

Il est vrai qu’entre ce constat d’une part, et un regain d’intérêt remarqué d’autre part, le jeûne est dans un entre-deux. Aujourd’hui, premier dimanche du Carême, je vous invite à profiter de la période de jeûne par excellence en christianisme pour redécouvrir ou approfondir le sens du jeûne de nourriture (1), et partant, en vivre l’expérience.La première vraie réflexion sur le jeûne m’est venue par l’islam. Faisant écho à une discussion avec des amis musulmans, un de mes proches partageait son interpellation : la façon dont ceux-ci respectaient et vivaient le Ramadan le questionnait lui, comme chrétien. L’actualité et la vitalité de cette pratique faisaient contraste avec la désuétude et l’édulcoration relatives où était tombé notre temps fort de jeûne chrétien, le Carême. Passerions-nous à côté d’un vécu spirituel fort ?

Premier dimanche du Carême, donc, mais plus précisément, du Carême 2015. Or cette année, la France accueille la conférence climat de l’ONU où doit être signé le premier accord universel sur le climat, et le Conseil d’Églises chrétiennes en France est partenaire de l’initiative du Jeûne pour le climat (2). Plus, le Mouvement catholique mondial pour le climat (3) est aussi partenaire, et tient un tel jeûne sur l’ensemble du Carême, avec un pays différent jeûnant chaque jour. Voyons donc aussi en quoi le sens du jeûne peut être lié à la lutte contre le changement climatique.

Le marqueur d’un moment décisif

Le jeûne de Carême prépare les croyants à l’événement de Pâques, cœur de l’année et de la foi chrétiennes. Sa durée de quarante jours fait référence au jeûne du Christ au désert, avant ou lors de sa tentation, juste avant son entrée en ministère. Dans l’Ancien Testament déjà, Moïse avait passé quarante jours sans manger ni boire lors de la réception des 10 paroles. Le jeûne marque des moments décisifs dans l’histoire de Dieu avec les humains.

Le changement climatique nous place dans une telle situation. Ce n’est pas une menace parmi les autres, mais celle qui les détermine toutes. Une augmentation des températures moyennes de plus de 2 °C et ses conséquences présentent une menace pour la justice, la paix, la lutte contre la pauvreté, la vie bonne des générations futures, l’intégrité de la création… Là, tous les combats se rejoignent. Principaux influenceurs du climat et donc de nos écosystèmes, nous sommes en un certain sens devenus co-créateurs de la création dont nous faisons partie. Nous voilà à un carrefour, risquant de faillir à notre responsabilité de bonne intendance de la création et au commandement d’amour du prochain.

Un retour à soi

Avant tout, le jeûne est une expérience personnelle. Expérience de la faim. Expérience corporelle, aiguë, animale. Expérience qui rompt le quotidien, initie un retour à soi et à l’essentiel, au vital. Le jeûne provoque un recentrement, un voyage intérieur, souvent une démarche de pénitence. Il est aussi mère de reconnaissance – c’est dans le manque que nous prenons conscience de notre chance d’être contentés, le reste du temps.

L’engagement pour limiter les changements climatiques et s’y adapter nécessite ce premier mouvement : un retour à soi. Car ce sont nos vies de tous les jours, dans les pays développés, qui les provoquent, principalement du fait de la combustion des énergies fossiles. Et comment ne pas remarquer, en parlant de faim, que la nourriture et notre système agricole sont au cœur du problème ? Saviez-vous par exemple que l’élevage émet plus de gaz à effet de serre que tous les transports réunis ? La réduction de la consommation de viande, en particulier de viande rouge, est un engagement concret et efficace que chacun peut mettre en œuvre.

En accompagnement, la prière et le don

Jeûner ne va pas sans prier ni donner. Dialogue avec Dieu et partage avec les pauvres – déjà au IIe siècle, le Pasteur d’Hermas recommandait de donner l’argent économisé sur les repas. Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne, avait eu cette belle formule : « La prière est l’âme du jeûne, et la miséricorde est sa vie. » Le jeûne se nourrit également de la lecture des Écritures, véhicule de la Parole, aliment fondamental du chrétien, qui ne vit pas de pain seulement.

Se soucier d’autrui, tel est le second mouvement, et les changements climatiques posent bel et bien un défi de justice sociale redoutable. Car si tous les pays seront touchés, l’inaction sèmera d’abord souffrance et mort parmi ceux qui ont très peu émis de gaz à effet de serre ; ce sont ces personnes et communautés pauvres qui sont et seront frappées de plein fouet. Injustice ! Tel est une des raisons fondamentales pour l’engagement des chrétiens: le souci et la protection des plus vulnérables. Nous avons faim d’action.

La conversion au cœur

Double mouvement du jeûne, donc, centrifuge et centripète, et double niveau, vers le ciel et vers la terre, comme pour souligner que l’amour de Dieu ne va pas sans l’amour du prochain – l’un n’est-il pas fondé par l’autre, et, ensemble, ne sont-ils pas la loi et les prophètes ? Nous l’avons vu, l’engagement pour limiter les changements climatiques et s’y adapter vit de ce double harmonique.

À mes yeux, c’est la conversion qui confère unité à cette multiplicité. Le jeûne provoque un changement de regard, nous permet de reconnaître ce qui ne va pas dans nos vies, aussi en lien avec le climat, et nous met en route, de la pénitence au pardon, à la vie nouvelle et à l’action. Tel est le récit pascal lui-même. Telle est la dynamique du Carême. Tel est le mot de la faim.

(1) Nous nous appuyons sur le remarquable ouvrage de J.-C. Noyé, Le Grand Livre du jeûne , Paris, Albin Michel, 2007. (2) www.jeunepourleclimat.org (3) www.catholicclimate.global

Martin Kopp Chargé de plaidoyer de la Fédération luthérienne mondiale pour la « justice climatique »

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