Le Porche du mystère de la deuxième vertu

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Le Porche du mystère de la deuxième vertu

Charles Péguy, 1912

 

Madame Gervaise :

 

La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance.

 

La foi, ça ne m'étonne pas.

Ça n'est pas étonnant.

 

J'éclate tellement dans ma création.

 

Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.

Dans toutes mes créatures.

Dans les astres du firmament et dans les poissons de la mer.

Dans l'univers de mes créatures.

Sur la face de la mer et sur la face des eaux.

Dans le mouvement des astres qui sont dans le ciel.

Dans le vent qui souffle que la mer et dans le vent

qui souffle sur la vallée.

Dans la calme vallée.

Dans la recoite vallée.

Dans les plantes et dans les bêtes et dans les bêtes des forêts.

Et dans l'homme.

Ma créature.

Dans les peuples et dans les hommes et dans les rois et dans les peuples.

Dans l'homme et dans la femme sa compagne.

Et surtout dans les enfants.

Mes créatures.

Dans le regard et dans la voix des enfants.

Car les enfants sont plus mes créatures.

Que les hommes

Ils n'ont pas encore été défaits par la vie.

De la terre.

Et entre tous ils sont mes serviteurs.

Avant tous.

Et la voix des enfants est plus pure que la voix du vent dans le calme de la vallée.

Dans la vallée recoite.

Et le regard des enfants est plus pure que le bleu du ciel, que le laiteux du ciel, et qu'un rayon d'étoile

dans la calme nuit.

Or j'éclate tellement dans ma création.

Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine.

Dans le pain et dans le vin et dans l'homme qui laboure et dans l'homme qui sème et dans la moisson et

dans la vendange.

Dans la lumière et dans les ténèbres.

Et dans le cœur de l'homme, qui est ce qu'il y a de plus profond dans le monde.

Créé.

Si profond qu'il est impénétrable à tout regard.

Excepté à mon regard.

Dans la tempête qui fait bondir les vagues et dans la tempête qui fait bondir les feuilles.

Des arbres dans la forêt.

Et au contraire dans le calme d'un beau soir.

Dans les sables de la mer et dans les étoiles qui sont un sable dans le ciel.

Dans la pierre du seuil et dans la pierre du foyer et dans la pierre de l'autel.

Dans la prière et dans les sacrements.

Dans les maisons des hommes et dans l'église qui est ma maison sur la terre.

Dans l'aigle ma créature qui vole sur les sommets.

L'aigle royal qui a au moins deux mètres d'envergure et peut-être trois mètres.

Et dans la fourmi ma créature qui rampe et qui amasse petitement.

Dans la terre.

Dans la fourmi mon serviteur

Et jusque dans le serpent.

Dans la fourmi ma servante, mon infime servante, qui amasse péniblement, la parcimonieuse.

Qui travaille comme une malheureuse et qui n'a point de cesse et n'a point de repos.

Que la mort et que le long sommeil d'hiver

haussant les épaules de tant d'évidence.

devant tant d'évidence.

 

J'éclate tellement dans toute ma création.

 

Dans l'infime, dans ma créature infime, dans ma servante infime, dans la fourmi infime.

Qui thésaurise petitement, comme l'homme.

Comme l'homme infime.

Et qui creuse des galeries dans la terre.

Dans les sous-sols de la terre.

Pour y amasser mesquinement des trésors.

Temporels.

Pauvrement.

Et jusque dans le serpent.

Qui a trompé la femme et rampe pour cela sur le ventre.

Et qui est ma créature et qui est mon serviteur.

Le serpent qui a trompé la femme.

Ma servante.

Qui a trompé l'homme mon serviteur.

 

J'éclate tellement dans ma création.

 

Dans tout ce qui arrive aux hommes et aux peuples, et aux pauvres.

Et même aux riches.

Qui ne veulent pas être mes créatures.

Et qui se mettent à l'abri.

D'être mes serviteurs.

Dans tout ce que l'homme fait et défait de mal et de bien.

(Et moi je passe par dessus, parce que je suis le maître et je fais ce qu'il a défait et je défais ce qu'il a fait.)

Et jusque dans la tentation du péché.

Même.

Et dans ce qui est arrivé à mon fils.

A cause de l'homme.

Ma créature.

Que j'avais créé.

Dans l'incorporation, dans la renaissance et dans la vie et dans la mort de mon fils.

Et dans le saint sacrifice de la messe.

Dans toute naissance et dans toute vie.

Et dans toute mort.

Et dans la vie éternelle qui ne finira point.

Qui vaincra toute mort.

 

J'éclate tellement dans ma création.

 

Que pour ne pas me voir vraiment il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles.

 

La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas.

 

Ça n'est pas étonnant.

Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu'à moins d'avoir un cœur de pierre,

comment n'auraient-elles point charité les unes des autres.

Comment n'auraient-ils point charité de leur frères.

Comment ne se retireraient-ils point le pain de la bouche, le pain de chaque jour,

pour le donner à de malheureux enfants qui passent.

Et mon fils a eu d'eux une telle charité.

Mon fils leur frère.

Une si grande charité.

 

Mais l'espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne.

 

Moi-même.

Ça c'est étonnant.

Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu'ils croient que demain ça ira mieux.

Qu'ils voient comme ça se passe aujourd'hui et qu'ils croient que ça ira mieux demain matin.

Ça c'est étonnant et c'est bien la plus grande merveille de notre grâce.

Et j'en suis étonné moi-même.

Et il faut que ma grâce soit en effet d'une force incroyable.

Et qu'elle coule d'une source et comme un fleuve inépuisable.

Depuis cette première fois qu'elle coula et depuis toujours qu'elle coule.

Dans ma création naturelle et surnaturelle.

Dans ma création spirituelle et charnelle et encore spirituelle.

Dans ma création éternelle et temporelle et encore éternelle.

Mortelle et immortelle.

Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu'elle coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé de mon fils.

Quelle ne faut-il pas que soient ma grâce et la force de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle,

soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure ; et aussi invincible, et immortelle, et impossible à éteindre ; que cette petite flamme du sanctuaire.

Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle.

Une flamme tremblotante a traversé l'épaisseur des mondes.

Une flamme vacillante a traversé l'épaisseur des temps.

Une flamme anxieuse a traversé l'épaisseur des nuits.

Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour la création du monde.

Depuis toujours que ma grâce coule pour la conservation du monde.

Depuis cette fois que le sang de mon fils a coulé pour le salut du monde.

Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre au souffle de la mort.

 

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.

 

Et je n'en reviens pas.

Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.

Cette petite fille espérance.

Immortelle.

 

Car mes trois vertus, dit Dieu.

Les trois vertus mes créatures.

Mes filles mes enfants.

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.

De la race des hommes.

La Foi est une Épouse fidèle.

La Charité est une Mère.

Une mère ardente, pleine de cœur.

Ou une sœur aînée qui est comme une mère.

L'Espérance est une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne couverts de givre peint.

Et avec son bœuf et son âne en bois d'Allemagne. Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.

Puisqu'elles sont en bois.

C'est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

Comme l'étoile a conduit les trois rois du fin fond de l'Orient.

Vers le berceau de mon fils.

Ainsi une flamme tremblante.

Elle seule conduira les Vertus et le Mondes.

 

Une flamme percera des ténèbres éternelles.

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